Le bien-être numérique est l’expérience subjective et individuelle d’un équilibre optimal entre les bénéfices et les inconvénients liés à la connectivité mobile. Cet état expérientiel est formé d’évaluations cognitives et affectives de l’intégration de la connectivité numérique dans la vie de tous les jours. Les gens atteignent le bien-être numérique lorsqu’ils vivent un maximum de plaisir contrôlé et de soutien fonctionnel de même qu’un minimum de perte de contrôle et de trouble fonctionnel. (Vanden Abeele, 2021)
En raison du côté subjectif et individuel du bien-être numérique, toutefois, il est difficile d’offrir des solutions qui fonctionnent pour tous. On ne peut pas simplement parler, par exemple, d’une réduction du temps d’écran, puisque, pour certaines personnes, ce n’est pas la quantité du temps passé à l’écran qui pose problème, mais la qualité de ce temps. Conséquemment, l’objectif de cet article sera de nous aider à développer une relation avec la technologie qui soit plus satisfaisante en maintenant un meilleur équilibre entre les bénéfices et les inconvénients de notre utilisation des technologies.
Une philosophie pour guider nos choix
Comme la technologie s’est immiscée dans chacune des sphères de nos vies, il est difficile de mettre en place une seule stratégie pour demeurer en contrôle. Face à un problème aussi englobant, il est nécessaire d’adopter une orientation transversale et des repères pouvant s’appliquer dans chacune d’entre elles. C’est donc pour cette raison que l’adoption d’une philosophie, une manière claire d’approcher la technologie, peu importe le contexte, peut s’avérer très utile.
La philosophie qui oriente toutes les suggestions proposées dans cet article est celle du minimalisme numérique. Le minimalisme numérique est une philosophie développée par Cal Newport dans son livre Digital Minimalism selon laquelle on devrait limiter notre temps en ligne à un nombre d’activités sélectionnées et optimisées avec soin.
Cette philosophie repose sur ces trois principes : l’encombrement est coûteux, l’optimisation est importante et l’intentionnalité est satisfaisante.
1. L’encombrement est coûteux
Cette première règle nous force à changer radicalement notre approche face à la technologie. Plutôt que d’adopter tous les outils et les plateformes qui peuvent hypothétiquement nous être utiles, on ne conserve que les outils qui ont démontré une valeur ajoutée claire et évidente.
2. L’optimisation est importante
Il n’est pas seulement important de bien sélectionner les outils et plateformes que nous allons adapter, mais aussi d’optimiser notre manière d’utiliser celles-ci. Concrètement, il faut considérer quelles fonctions contribuent véritablement à améliorer notre vie et limiter notre utilisation à ces fonctions.
3. L’intentionnalité est satisfaisante
Puisque l’un des aspects les plus importants du bien-être numérique est la notion de contrôle, on va chercher à ce qu’un maximum de nos interactions avec la technologie soient intentionnelles. Concrètement, on minimise les interactions avec le contenu suggéré par un algorithme et on désactive toutes les fonctions qui encouragent à devenir un consommateur passif de contenu, par exemple, le fait de lire automatiquement le prochain vidéo sur YouTube ou TikTok. Nos interactions avec la technologie doivent demeurer le résultat d’un choix conscient et éclairé.
Exemple concret de cette philosophie en pratique
Besoin essentiel identifié : Se garder à jour sur les innovations pédagogiques dans son domaine d’enseignement.
Outil sélectionné : LinkedIn.
Protocole d’utilisation : Consulter LinkedIn à partir de son poste de travail uniquement. S’abonner seulement à des gens et à des organismes qui œuvrent en pédagogie dans notre domaine et que nous trouvons pertinents. Changer la vue du fil de nouvelles pour « Posts les plus récents » afin de limiter au maximum les posts recommandés. Installer une extension qui permet de limiter le temps passé sur certains sites afin de dissuader le défilement morbide (de l’anglais doomscrolling) passif.
Modifier ses habitudes pour des changements durables
Pour mettre toutes les chances de notre côté, il est important de comprendre comment on forme des habitudes, un comportement répété au point qu’il ne devienne plus le résultat d’une décision consciente. Une grande partie des comportements qui mènent à une relation problématique avec la technologie tombent dans cette catégorie puisqu’ils vont à l’encontre des notions de contrôle et d’intentionalité.
Modifier ses habitudes est donc l‘un des moyens les plus efficaces de corriger une relation problématique avec la technologie. Cette approche permet de réduire la quantité de volonté nécessaire pour maintenir une relation saine avec la technologie; chaque choix effectué de manière consciente consomme une portion de notre stock limité de volonté. Quand ce stock est épuisé, on est beaucoup plus vulnérable à l’attrait de la consommation passive de contenu.
Il existe deux modèles populaires pour illustrer la boucle des habitudes, celui de Charles Duhigg (Signal / Routine / Récompense), et celui de James Clear (Signal / Envie / Réponse / Récompense). Dans les deux cas, les auteurs identifient le signal comme étant l’origine de toutes les habitudes.
Concrètement, voici comment ces modèles peuvent se traduire dans notre vie numérique :
- Signal: Vous recevez une notification sur votre téléphone
- Envie: Connaître le contenu de cette notification
- Routine (ou réponse) : Vous prenez votre téléphone et ouvrez la notification
- Récompense: Vous voyez le contenu de la notification
La déconstruction d’une habitude en un cycle permet de mieux identifier les différents éléments qui mènent au comportement que vous souhaitez changer et mettre en lumière vos leviers d’action.
Dans le cas présenté plus haut, il est possible d’agir sur le signal en allant désactiver les notifications sur votre téléphone. Une manière plus radicale d’éliminer le signal serait d’éteindre votre téléphone ou de le laisser hors de vue et hors de portée. Il est aussi possible d’agir sur la partie routine (ou réponse) en ajoutant de la friction à l’accomplissement de celle-ci : ajouter un verrouillage par combinaison de caractères aléatoires pour pouvoir se connecter à certains sites web ou bien se déconnecter de Facebook entre chaque utilisation sont des exemples simples de manières de compliquer l’accomplissement d’une habitude et de permettre la modification de celle-ci.
Termes importants à retenir
Signal (de l’anglais, cue) : stimuli qui va déclencher une envie ou une routine (i.e. la vibration de votre téléphone, la vue de bonbons sur la table de la cuisine).
Friction : difficulté ajoutée, volontairement ou non, à l’accomplissement d’une routine (i.e. toujours enlever les batteries de la manette de la télévision entre chaque utilisation, verrouiller certains logiciels ou sites web avec une clé aléatoire).
Situations types
Dans cette section, nous allons analyser quelques situations communes de la vie d’une personne enseignante dans lesquelles son bien-être numérique peut être menacé. Dans chaque cas, la situation à risque sera brièvement exposée, puis des solutions seront proposées pour maximiser les bienfaits et minimiser les conséquences de la technologie en question.
Situation #1 - Séance de travail concentré
Vous vous assoyez pour faire de la correction. Vous avez quelques heures devant vous : si vous êtes efficace, vous devriez être en mesure de terminer avant la fin de la journée. Vous n’êtes pas encore rendu sur Moodle que votre téléphone vibre : c’est un collègue qui vous pose une question sur Teams. Vous débarrez votre téléphone et lui répondez. Une vingtaine de minutes plus tard, vous réalisez ce qui se passe. Vous êtes en train de scroller. Vous vous rappelez de ce que vous êtes supposé être en train de faire. Vous démarrez finalement votre fureteur web, puis allez sur Moodle pour télécharger les examens à corriger. Le processus est rapide, mais tout le long, vous devez activement vous retenir d’ouvrir un nouvel onglet et de vous laisser distraire. Votre téléphone vibre de nouveau.
Maximiser les bienfaits de la technologie
Des outils pour mieux gérer les distractions
Il existe plusieurs applications qui ont comme objectif d’aider à réduire le temps passé sur les appareils. Sans être une solution parfaite, ces applications peuvent offrir un support dans un changement d’habitude qui déprendra majoritairement de nous et des stratégies que l’on met en place. En effet, une analyse des critiques pour 42 applications révèle que les fonctionnalités de ces applications sont souvent trop limitées pour être vraiment efficaces (Roffarello et De Russis, 2019) et aucune recherche n’a encore démontré leur impact à long terme (Rofferello et De Russis, 2023).
Pour vos téléphones mobiles
Android et Apple offrent tous deux des outils intégrés pour gérer votre temps d’écran. Sur Android, dans les paramètres de votre téléphone, vous trouverez « Digital Wellbeing & Parental Controls ». L’outil offre l’option de créer des périodes de concentration pendant lesquelles toutes les notifications seront désactivées, et permet aussi d’établir des limites sur l’utilisation de toutes les applications sur votre téléphone. Apple, de son côté, offre « Screen Time », aussi disponible dans les paramètres de votre appareil, qui offre des options similaires à celle d’Android. Le défaut majeur de ces deux applications est qu’elles n’offrent pas l’option de verrouiller leurs paramètres à l’aide d’un mot de passe ou d’une clé aléatoire : le ou la propriétaire du téléphone pourra toujours aller désactiver tous les blocages sans difficulté. Ces applications permettent donc d’ajouter un peu de friction entre nous et l’application dont nous tentons de réduire l’utilisation, mais nous demandent quand même beaucoup de volonté afin de maintenir nos objectifs.
L’application Forest offre une alternative intéressante aux deux options précédentes. L’application permet de faire des séances de travail Pomodoro (25 ou 50 minutes de travail concentré suivi d’une pause plus courte) pendant lesquelles on fait pousser un arbre virtuel. Si on interrompt notre séance de travail en allant consulter une autre application, notre arbre meurt. Pour chaque arbre virtuel que l’on fait pousser, on récolte un certain nombre de points dans l’application qui peuvent être utilisés pour planter de vrais arbres. Pour plusieurs, l’ajout de cette petite conséquence (ou récompense) est assez pour diminuer la quantité de volonté nécessaire pour maintenir ses bonnes habitudes.
Finalement, l’application Minimalist Phone permet de modifier l’interface de votre téléphone. Elle remplace l’interface colorée des iPhones et des Android par une interface sobre, en noir et blanc, et offre plusieurs options de personnalisations visant à réduire les distractions : bloquer certaines applications pendant des blocs pré-déterminés, limiter l’utilisation de certaines applications à un nombre de minutes maximal, filtrer les notifications non-essentielles, cacher certaines applications plus problématiques. Toutes ces options permettent d’enrayer les éléments qui encouragent une consommation passive et nous encouragent à faire une utilisation plus consciente de notre appareil.
Pour vos fureteurs web
Il existe une grande variété d’extensions pour Chrome et Firefox pour nous aider à mieux contrôler le temps que nous passons en ligne. Leechblock (Chrome, Firefox) est une extension gratuite qui permet de bloquer certains sites ou d’imposer une limite de temps que l’on peut passer sur ceux-ci. L’attrait principal de cette extension (autre que sa gratuité) est la grande flexibilité des méthodes qui peuvent être mises en place pour verrouiller les paramètres : horaire pré-spécifié, protection par mot de passe, protection par suite de caractères aléatoires. Par exemple, nous pouvon décider de bloquer Youtube en requérant l’entrée d’une série de 128 caractères aléatoires, ce qui représente environ 10 minutes de travail.
Pour votre ordinateur personnel
Si notre ordinateur personnel nous sert pour notre travail et pour nos divertissements (Netflix, jeux vidéos), il peut être très difficile de rester concentré puisque les distractions ne sont toujours qu’à un clic. Il peut donc être intéressant d’établir un horaire stable (de 8:00 à 17:00 du lundi au vendredi, par exemple) pendant lequel certains sites et certaines applications sont inaccessibles. L’application ColdTurkey permet de faire tout ça et offre des options de verrouillage des paramètres qui sont inégalées. En effet, nous pouvons verrouiller nos blocs avec un mot de passe ou avec une suite de caractères aléatoires, mais nous pouvons aussi simplement établir une date de début et de fin qui, une fois établies, ne pourront pas être modifiées.
Sans être une solution miracle, ces outils permettent d’ajouter de la friction dans la réalisation d’habitudes dont on souhaite se départir. Cette friction permet de réduire la quantité de volonté nécessaire pour maintenir nos bonnes habitudes et la fatigue cognitive associée.
Minimiser les impacts négatifs de la technologie
Garder son téléphone hors de vue et hors de portée
La simple présence de notre téléphone cellulaire dans la pièce où nous travaillons peut affecter notre capacité à nous concentrer (Ward et al., 2017). Il est donc important de ranger son téléphone hors de notre vue et hors de notre portée si on veut être au maximum de nos capacités. Une manière simple de mettre cette pratique en place est de traiter votre téléphone comme une ligne fixe : aussitôt qu’on arrive à la maison, on dépose son téléphone sur sa station de chargement qui se trouve dans une pièce commune (salle à manger, salon, cuisine) où on ne fait pas de travail concentré. Au bureau, une fois connecté à tous les services qui demandent la double-authentification, on range le téléphone dans un tiroir, hors de notre vue. Si on a peur de manquer un message ou un appel important, on peut simplement activer le son sur notre téléphone après avoir pré-établi quelles notifications on veut recevoir en tout temps (i.e. messages ou appels de notre conjoint ou conjointe, nos parents ou nos enfants).
Changer d’environnement de travail
Une manière simple de diminuer les distractions associées aux technologies est de changer d’environnement de travail. En effet, comme notre bureau est associé à la gestion de courriels et notre ordinateur personnel est possiblement associé avec le divertissement, le meilleur moyen de contourner les signaux associés à la consultation compulsive de courriels ou bien aux distractions numériques est d’aller travailler dans un nouvel espace qui n’est associé à aucun de ces signaux. Une option simple est d’aller travailler dans un café ou dans une bibliothèque. La pression sociale de travailler en public contribue également à une motivation et concentration accrue.
Situation #2 : Les distractions en classe
Vous êtes au milieu d’un bloc théorique important dans votre cours et vous remarquez que peu de vos étudiant·e·s semblent encore écouter. Quelques un·e·s sont sur leur téléphone et celleux qui ne le sont pas regardent par-dessus l’épaule de celleux qui le sont. D’autres, que vous pensiez en train de prendre des notes sur leurs ordinateurs, sont sur Facebook. Vous décidez d’abréger votre exposé magistral pour les faire travailler en équipe. Vos étudiant·e·s prennent du temps à se mettre en mouvement et, une fois à table avec leurs partenaires, l’un·e d’elleux ouvre le document de travail et le délai est juste assez long pour que les autres sortent leur téléphone.
Maximiser les bienfaits de la technologie
Réduire le labeur numérique pour nos étudiant·e·s
Lorsqu’on pense à intégrer un nouvel outil numérique ou une nouvelle plateforme dans notre enseignement, il est important de prendre en considération le labeur numérique—tout le travail autour de l’activité d’apprentissage comme la création d’un compte, la gestion de mots de passe, la familiarisation avec un outil—associé à cette décision. En effet, le labeur numérique peut représenter une charge cognitive additionnelle importante pour la personne étudiante (Josselin, Collin et Corfa, 2024).
Il est donc recommandé de réduire au maximum le nombre d’outils et de plateformes différentes que l’on demande à nos étudiantes et étudiants d’utiliser. Les outils que nous utilisons dans notre cours viennent s’ajouter à une liste déjà importante d’outils institutionnels obligatoires avec lesquels iels ont dû se familiariser (MonSymbiose, Mon Dossier, Moodle; pour les cours à distance, Panopto, Zoom ou Teams). Conséquemment, il est raisonnable de viser un maximum de deux ou trois outils ou plateformes numériques additionnelles pour notre cours.
Il y a des avantages évidents à avoir cette réflexion en équipe de programme ou équipe départementale. D’un côté, on diminue le labeur numérique demandé à nos étudiants et étudiantes, et de l’autre, on offre des cours qui paraissent plus cohérents les uns avec les autres.
Un tableau est d’ailleurs disponible pour soutenir cette réflexion.
Minimiser l’impact négatif de la technologie dans la salle de classe
Téléphones rangés hors de vue
Lorsque les téléphones ne sont pas utilisés à des fins pédagogiques (une activité Wooclap, par exemple) ils devraient être rangés hors de la vue des étudiants et des étudiantes afin de minimiser leur impact négatif sur la capacité de concentration (Ward et al., 2017). Si on enseigne au campus de Rouyn-Noranda, le local D202 offre des casiers dans lesquels les étudiants et les étudiantes peuvent ranger leurs effets personnels en toute sécurité. Par contre, avant toute chose, il est important de clarifier nos intentions et nos attentes afin que les étudiantes et étudiants ne perçoivent pas cette pratique comme une mesure punitive : on valorise les interactions en personne et on souligne l’aspect pédagogique et cognitif de la mesure. Les étudiantes et les étudiants seront plus réceptifs s’iels perçoivent que leur autonomie est respectée.
Minimiser les signaux associés à de mauvaises habitudes
Pour plusieurs jeunes personnes, les téléphones et autres distractions sont devenus des outils de régulation émotionnelle (Haidt, 2024). Les émotions négatives sont donc des signaux fortement associés à des habitudes numériques problématiques. Dans la salle de classe, l’ennui est une des émotions négatives les plus communes.
Afin de minimiser l’attrait du téléphone, on peut préconiser des séances de travail actif en petites équipes. Cette pratique aura comme effet double de mettre les étudiantes et étudiants en action, ce qui réduit les risques qu’iels s’ennuient, et de créer un effet de dissuasion sociale : on est moins porté à sortir notre téléphone ou à aller consulter notre Facebook lorsqu’on est surveillé.
Aussi, autant que possible, consolidez votre information sur une plateforme centrale afin de limiter le nombre de fois où vos étudiants et étudiantes doivent changer de site ou de plateforme. Chacun de ces sauts d’une page à une autre, d’une plateforme à une autre, amène la possibilité d’un temps de chargement un peu trop long qui provoque une frustration et agit comme signal pour déclencher l’habitude d’ouvrir un nouvel onglet pour aller consulter les réseaux sociaux afin de se distraire, par exemple.
Situation #3 - S'informer, faire de la veille
Vous entendez parler d’une nouvelle pratique pédagogique lors d’une conférence. Vous faites une recherche Google rapide afin d’en apprendre un peu plus sur le sujet. Vous cliquez sur un premier lien, constatez que le texte traite le sujet de manière très superficielle, avant d’arriver à la fin et de constater qu’il s’agissait d’un article sponsorisé. Un deuxième lien vous amène vers un article LinkedIn généré par IA. Un troisième lien vous mène vers une ressource qui semble intéressante, mais qui vous demande de vous abonner pour pouvoir lire plus loin que le premier paragraphe.
Maximiser les impacts positifs de la technologie
Combattre l’infobésité
L’internet nous permet d’avoir accès une quantité incroyable d’informations en tout temps, en quelques clics. Le côté négatif est qu’il est maintenant très facile de consommer une quantité d’informations simplement trop importante pour être traitée correctement–ce qui mène à une fatigue informationnelle–ou bien de consommer de l’information de basse qualité (mésinformation, désinformation, slop).
Pour combattre la surconsommation d’informations, pour chacun de vos champs d’intérêts, identifiez une ou deux personnes ou organisations auxquelles vous faites confiance et sélectionnez la manière de consommer l’information qui convient le mieux à votre mode de vie : journal papier, articles en ligne, balado, infolettre. En adoptant cette pratique, on préconise une consommation intentionnelle d’informations, et on se limite à une quantité qui peut être absorbée correctement sans que l’on tombe dans un état de fatigue informationnelle constant.
Vous pouvez consulter la section « Veille » de notre site web afin de découvrir quelques sources fiables d’information sur les derniers développements en pédagogie.
Développer une base de connaissances
Plusieurs outils permettent de conserver des traces de nos lectures afin de développer une base de connaissances. Pour les articles scientifiques, les applications Zotero et EndNote offrent un endroit centralisé où déposer les PDFs. Les deux outils offrent des options avancées de recherche dans les textes et permettent une organisation granulaire de nos lectures.
Pour nos lectures web, Raindrop.io est un logiciel qui permet de sauvegarder des liens et de les organiser en collections. L’application est légère et est disponible sur toutes les plateformes (ce qui permet, par exemple, de sauvegarder un article depuis notre ordinateur et de l’ouvrir plus tard sur notre téléphone, lorsque nous aurons du temps libre). La version gratuite permet de surligner des passages directement sur la page web. La version payante, qui coûte environ 40$ canadiens par année, permet de faire des recherches dans tous les articles sauvegardés et de prendre des notes directement dans les documents.
Minimiser les impacts négatifs de la technologie
Adapter nos pratiques de partage d’informations
La surcharge d’informations sur l’environnement numérique d’apprentissage (ENA) est un élément qui peut nuire au bien-être numérique des étudiants et étudiantes (Josselin, Collin et Corfa, 2024). L’asymétrie entre le travail requis des deux parties (copier le lien ou le PDF dans l’ENA contre lire l’article en entier en prenant des notes) crée une situation où il est très facile pour la personne enseignante de provoquer une surcharge de travail pour l’étudiante ou l’étudiant sans s’en rendre compte : en quelques clics, on peut leur ajouter des heures de travail.
Pour limiter les risques de surcharge, une première option est de fournir une intention de lecture ou d’écoute pour chacun des éléments que vous partagez. Sans prémâcher le contenu pour vos étudiantes et étudiants, vous pouvez simplement ajouter une ou deux phrases pour contextualiser le contenu dans la progression pédagogique de votre cours dans la description de celui-ci. Cette intention de lecture agit comme un organisateur introductif et permet à la personne étudiante de mieux savoir où inscrire ces nouvelles informations dans leur schéma de connaissances interne.
Pour les cours dont l’objectif principal n’est pas de développer les aptitudes de recherche, de synthèse ou d’analyse de l’étudiante ou de l’étudiant, considérez l’option d’offrir des documents synthèses, des résumés ou encore des compilations d’extraits particulièrement importants plutôt que des articles complets. L’idée ici n’est pas de faire le travail à la place de vos étudiantes et étudiants, mais plutôt qu’iels puissent se concentrer sur les objectifs visés par le cours. En allégeant la charge cognitive qu’iels doivent dédier à analyser la pertinence des différents éléments de contenu, on encourage une rétention accrue de l’information importante.
Situation #4 - La visioconférence
Il est presque onze heure. Vous avez été en vidéoconférence presque trois heures. Vous aviez une petite pause entre deux réunions en ligne, mais un·e collègue vous a accroché pour un appel rapide et vous n’avez finalement pas eu de pause. Vous commencez à être fatigué de voir votre visage à l’écran et vous sentez votre capacité à vous concentrer diminuer rapidement. Vous regardez votre horaire et souriez, votre prochaine réunion est en personne. Comme vous ramassez votre matériel pour vous rendre au local, un courriel entre : un·e des participant·e·s de la réunion n’a pas pu se rendre au bureau ce matin, la rencontre est déplacée en ligne.
Maximiser les impacts positifs de la technologie
Développer une relation saine avec les outils de visioconférence
L’avantage principal des logiciels de visioconférence est de permettre des réunions entre des personnes situées dans des lieux physiques distincts. Afin de limiter la « fatigue Zoom » associée à une utilisation importante de ces outils, il est important de prioriser les rencontres en personne et de n’utiliser la visioconférence que lorsqu’il est impossible d’effectuer une rencontre en personne. Aussi, il y a quelques stratégies que l’on peut mettre en place dans nos réunions afin de limiter la fatigue cognitive. Notamment, on peut garder notre caméra ouverte, mais désactiver notre portrait afin de limiter l’inconfort associé au fait de s’observer pendant de longues périodes de temps.
Il est aussi important de prendre le temps d’évaluer les possibilités offertes par la visioconférence. Zoom et Teams offrent plusieurs outils qui ne sont pas disponibles lors de rencontres en personne : les réactions, le chat, le partage d’écran, etc. Profiter pleinement des possibilités offertes par ces logiciels nous permettra de regagner un sentiment de contrôle et de moins se sentir comme si on était « pris·e » en visioconférence.
Minimiser les impacts négatifs de la technologie
Ajouter un peu de friction à l’organisation de réunions
L’un des plus grands avantages des logiciels de visioconférences–la facilité avec laquelle on peut organiser une rencontre avec n’importe qui, n’importe quand–est aussi l’un de ses plus gros inconvénients : l’absence de friction fait en sorte que notre calendrier peut très rapidement se remplir de réunions en ligne.
Il existe plusieurs méthodes simples afin d’ajouter un peu de friction à l’organisation de réunions. Dans le cadre de rencontres avec des étudiantes ou étudiants, on ne doit pas hésiter pas à leur faire parvenir quelques questions de clarification avant d’ajouter une rencontre à notre calendrier. Par exemple, si une étudiante ou un étudiant veut nous rencontrer pour discuter des cours offerts par notre département, on lui demande d’identifier le programme qui l’intéresse et sur quels cours, spécifiquement, iel aurait des questions. Ce petit effort supplémentaire aura comme effet d’encourager les étudiantes et les étudiants véritablement intéressés à développer un plan d’étude plus précis et découragera celles et ceux qui nous contacteraient simplement par curiosité.
De même, quand un·e collègue nous convie à une réunion, on peut demander à avoir un ordre du jour pré-établis afin que toutes les personnes impliquées puissent se préparer à la rencontre. Comme, par défaut, les logiciels de visioconférence offrent de créer des réunions en blocs de trente minutes ou d’une heure, la loi de Parkinson—le travail augmente jusqu’à occuper entièrement le temps qui lui est alloué—dicte que la réunion va prendre l’entièreté du temps qui lui est attribuée, la pratique de demander un ordre du jour nous permet de mieux identifièr le moment où tous les points auront été traités et que la réunion pourra se terminer. De plus, la pratique a un effet dissuasif sur les réunions organisées sur un coup de tête.
Offrez des heures de bureau
Une méthode efficace pour réduire le temps que l’on passe en visioconférence est d’offrir des heures de bureau. Une heure par jour, on laisse la porte de son bureau ouverte afin que nos collègues et nos étudiantes et étudiants puissent venir poser des questions plus ponctuelles qui ne justifieraient pas une rencontre de trente minutes. Pour que cette pratique réussisse, il faut s’assurer qu’elle devienne l’option par défaut : on recommande systématiquement aux personnes qui ont des questions rapides de venir nous rencontrer durant cette période de temps et on s’assure que nos collègues et nos étudiantes et étudiants soient au courant de cette pratique.
Pour les cours à distance, il est aussi possible d’offrir des heures de bureau en visioconférence. Créez une rencontre Zoom récurrente afin d’obtenir un lien de connexion unique et partagez-le dans votre Moodle avec vos disponibilités.
Situation #5 - La gestion des courriels
Vous vous rendez dans votre local de classe une heure avant votre cours et vous ouvrez votre ordinateur pour terminer les derniers préparatifs. Outlook vous indique que vous avez un nouveau courriel. Votre curiosité l’emporte et vous voyez qu’il s’agit d’un courriel vous annonçant qu’il y aura une maintenance des serveurs de l’université entre 22:00 et 1:00 cette nuit. Par réflexe, vous passez au message suivant. C’est un courriel d’un·e collègue avec qui vous essayez d’organiser une rencontre depuis un moment. Vous êtes rendu à votre quatrième échange de courriel, mais vous ne semblez pas en mesure de faire coincider vos disponiblités. Vous lui renvoyez quelques plages horaires en espérant que cette fois sera la bonne. Un nouveau courriel entre, c’est un·e étudiant·e qui vous pose une question par rapport au matériel de classe. La formulation de la question est ambigüe et il est difficile pour vous d’être certain·e que vous donnez la bonne réponse. Alors que vous êtes en train de rédiger votre réponse, vos étudiant·e·s commencent à entrer dans la salle de classe.
Un travailleur du savoir (knowledge worker) reçoit en moyenne 156 messages électroniques et va consulter ses courriels 77 fois dans une journée (Mark, 2023). Considérant qu’il peut prendre jusqu’à 23 minutes pour recommencer une tâche après une interruption (Mark et Gonzales, 2005), on réalise rapidement que cette présente relation avec notre boîte de courriels est problématique, autant pour notre productivité que notre sentiment de bien-être.
Maximiser les bienfaits de la technologie
Utiliser les courriels pour supporter une vie professionnelle plus humaine
Pour mieux utiliser les courriels, il est important de réévaluer leur position actuelle d’outil de communication généraliste et de les ramener à une utilisation optimale. Les courriels ne devraient plus être utilisés pour soutenir des conversations, mais pour :
- Planifier des rencontres;
- Établir des protocoles de collaboration;
- Garder des traces écrites de conversations importantes.
Pour tout autre échange, on devrait privilégier les échanges en personne ou bien un appel.
Utilisez un outil de prise de rendez-vous
Une grande portion des courriels échangés chaque jour vise à coordonner des rencontres. Une manière simple de limiter le nombre de courriels échangés pour la planification de réunion est de vous configurer une page Bookings, qui offre la possibilité de réserver des plages horaires pré-déterminées et synchronisées avec votre calendrier Outlook. Il est possible d’inclure le lien dans votre signature courriel, mais vous pouvez aussi simplement l’envoyer sur demande lorsque quelqu’un cherche à planifier une réunion avec vous. Si on craint que son horaire ne se remplisse trop rapidement, on peut ajouter un message indiquant que toute réservation effectuée sans fournir un ordre du jour sera annulée. On peut aussi bloquer certaines périodes de notre calendrier afin de les réserver pour du travail concentré.
Minimiser l’impact négatif de la technologie
Traitez vos courriels en lot
Au lieu de toujours avoir notre boîte courriel ouverte, on sélectionne certains moments dans la journée où on traitera nos courriels d’un coup. Cette pratique minimisera le nombre d’interruptions causées par l’entrée de courriels et nous permettra aussi de traiter ceux-ci de manière plus efficace. Pour offrir un exemple concret, on pourrait décider de traiter nos courriels à notre arrivée au bureau, avant d’aller dîner et avant de partir du bureau le soir. Cette méthode offre un bon équilibre entre réactivité (un courriel urgent passerait un maximum de trois heures en attente) et interruptions constantes. Si l’idée de réagir tardivement à une situation urgente vous inquiète, vous pouvez informer vos collègues que les urgences devraient passer par un autre canal, soit un message Teams ou un appel téléphonique.
Comme chaque tâche interrompue implique un résidu d’attention (Leroy, 2009) et occupe une place plus importante en mémoire qu’une tâche terminée (Zeigarnik, 1938), assurez-vous de poser l’une des actions suivantes pour chacun de vos courriels :
- Effacer;
- Traiter;
- Ajouter à votre outil de gestion des tâches.
Tout courriel qui ne contient aucune information qui pourrait être utile dans le futur devrait être effacé. Les courriels auxquels vous pouvez répondre en moins de cinq minutes devraient être traités immédiatement. Tous les courriels qui demandent un temps de traitement supérieur à cinq minutes devraient être ajoutés à votre outil de gestion des tâches afin de garantir un suivi tout en libérant votre boîte courriel et votre mémoire à court terme.
Prendre son temps pour répondre
Investir un peu plus de temps dans la réponse à un courriel peut vous épargner plusieurs courriels de clarification. Il vaut donc la peine de prendre le temps de répondre de manière aussi complète et claire aux courriels qui nous sont envoyés.
Il peut aussi être intéressant d’établir un protocole de réponse qui évite d’autres échanges de courriels. Par exemple, en réponse à une demande de rencontre, un protocole de réponse complet pourrait ressembler à ceci :
Si la date te convient, pas nécessaire de répondre à ce courriel, présente-toi simplement à la rencontre. Si cela ne te convient pas, tu peux utiliser le lien Bookings dans ma signature afin de réserver un autre moment avec moi. Le rendez-vous s’ajoutera automatiquement à mon calendrier et j’annulerai l’autre rencontre que nous avions prévu.
Vous pouvez aussi encouragez les gens à utiliser les nouvelles fonctions réaction intégrées dans Outlook et Gmail :
Voici la dernière version du document avec les modifications demandées. Si tout est beau de ton côté, simplement réagir à ce courriel avec un pouce en l’air et je me chargerai du reste des démarches.
Faire des heures de bureau l’option par défaut
Pour reprendre un truc qui a été présenté lors d’une section précédente, les heures de bureau sont aussi une façon de diminuer le nombre de courriels que l’on reçoit. Lorsque vous recevez une question qui mérite plus que deux lignes pour être répondue correctement, mais moins de trente minutes, n’hésitez pas à indiquer à la personne de passer lors de vos prochaines heures de bureau afin de pouvoir en discuter de vive voix.
Conclusion
Le bien-être numérique est quelque chose de hautement personnel. Nous avons tous notre propre notion de ce que représente l’équilibre entre la connexion et la déconnexion. Cependant, certains éléments peuvent contribuer à faciliter ce sentiment d’équilibre, principalement, le fait d’être intentionnel dans ses pratiques afin de maintenir le contrôle sur notre utilisation. Cette intentionnalité est nécessaire puisque derrière la majorité des outils numériques que nous utilisons se trouve une grande équipe dont l’unique but est de maintenir notre attention le plus longtemps possible. Un protocole d’utilisation des technologies (quelle application répond le mieux à mon besoin et sur quel appareil?), assisté de logiciels qui permettent de mieux contrôler votre accès aux applications qui vous posent problème favoriseront l’établissement d’une relation plus saine avec le numérique.
Aller plus loin
Lectures
Les deux premières lectures suggérées permettent de mieux comprendre l’impact de l’internet et des plateformes sur nos cerveaux. Dans The Shallows, Nicholas Carr s’inspire de l’affirmation de Marshall McLuhan comme quoi « le médium est le message » et explore ce que ça peut signifier si l’on analyse l’internet comme un médium de communication. Hari, de son côté, dans Stolen Focus, investigue les facteurs qui contribuent à la montée des difficultés de concentration. Son enquête journalistique en profondeur permet de mieux comprendre les forces auxquelles nous sommes confrontés et pourquoi il est aussi difficile de maintenir un contrôle sur notre relation avec la technologie.
Carr, N. (2011). The shallows : What the Internet is doing to our brains. W.W. Norton.
Hari, J. (2021). Stolen focus (First edition). Crown.
Par la suite, Cal Newport est un auteur très réputé qui se concentre sur la recherche d’un équilibre entre productivité et bien-être numérique. Les deux lectures suggérées ci-dessous sont ses livres qui traite le plus directement de notre relation avec le numérique au bureau et qui ont inspiré plusieurs des stratégies partagées dans cet article. Newport a aussi un balado hebdomadaire dans lequel il explore plusieurs des idées présentées dans ses livres.
Newport, C. (2020). Digital minimalism : Choosing a focused life in a noisy world. Penguin Business.
Visionnements
Webinaire de Julie Dextras-Gauthier, Ph. D., de l’Université Laval sur le bien-être numérique
Références
Les références pour cet article sont disponible dans une bibliothèque Zotero.